Car tu n’as rien deviné de la joie si tu crois que l’arbre lui-même vit pour l’arbre qu’il est, enfermé dans sa gaine. Il est source de graines ailées et se transforme et s’embellit de génération en génération. Il marche, non à ta façon, mais comme un incendie au gré des vents. Tu plantes un cèdre sur la montagne et voilà ta forêt qui lentement, au long des siècles, déambule.
Que croirait l’arbre de soi-même ? Il se croirait racines, tronc et feuillages. Il croirait se servir en plantant ses racines, mais il n’est que voie et passage. La terre à travers lui se marie au miel du soleil, pousse des bourgeons, ouvre des fleurs, compose des graines, et la graine emporte la vie, comme un feu préparé mais invisible encore.
Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle
Quand la première flûte a vibré, l’arbre déjà lui avait décerné sa sveltesse élégante, et son feuillage, ses frémissements.
Quand l’oeil du photographe a perçu le mystère du monde, la forêt avait déjà brodé ses camaïeux de gris et de blanc, l’hiver, et de gris, de vert, de brun, de noir sauvages en
tous temps.
Quand les mots sont venus aux poètes, la forêt avait déjà déroulé ses labyrinthes de sentiments, de sensations, de peurs, et enfermé en son centre le coeur de l’homme et
ses secrets.
Quand le hêtre tortillard eut dédié ses souples emmêlements à la gloire de l’inutile, quand le bouleau, le chêne, le sapin, le tremble… l’homme fit semblant de croire que la forêt ne servait qu’à lui, et il y fut plus perdu que le Petit Poucet lui-même.
Jean BOUCHON sèmera des cailloux pour permettre de s’y retrouver.