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dimanche, 11 juin 2017 10:23

Appel à contribution : "La nostalgie dans tous ses états"

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Bien que le mot lui-même soit assez tardif (1688), il semble bien que le sentiment nostalgique ait déjà imprégné sociétés et cultures depuis l’Antiquité. Ainsi la nostalgie, « virtualité anthropologique fondamentale » (J. Starobinski), est-elle une attitude humaine abondamment exploitée par la littérature avant d’être qualifiée par un nom savant, passé ensuite dans la langue commune. Origine de la nostalgie entre médecine et littérature La diachronie nostalgique fait apparaître deux moments, deux orientations liées à deux champs sémantiques. D’une part, quelques grands textes épiques qui, en fondant une poétique de la nostalgie dont se nourrissent très vite la mémoire littéraire et la tradition intellectuelle occidentales, délimitent et organisent un usage littéraire et connotatif de la nostalgie. D’autre part, avec la naissance du mot par le médecin mulhousien Johannes Hofer (1688), le sentiment nostalgique devient une attitude pathologique, une maladie de l’imagination naissant d’un « dérèglement de l’imagination » (Hofer) — la douleur dont souffraient les soldats suisses lorsqu’ils avaient « perdu la douceur de leur patrie [...] depuis longtemps dénommée Heimweh dans leur langue » (Hofer), et que les Français appelaient le « mal du pays » — et étudiée de façon descriptive. La tradition médicale a entretenu un temps cette démarche descriptive fondée sur la recherche des causes morales d’un mal physique — à l’origine d’une abondante biographie — avant que la psychiatrie ne s’en empare pour décrire, après 1945, les conditions des réfugiés et des exilés. La tradition artistique, une fois que l’état affectif a été nommé, s’est enrichie de certaines correspondances, superpositions que la phénoménologie médicale avait suggérées. Aussi le mot nouveau devient-il concept réévaluant les contours définitoires et drainant avec lui tout ce qui était resté diffus dans un « surcroît de définition » (Starobinski) et entre dans le champ des sentiments pour devenir un terme de la littérature et de moins en moins un terme scientifique. L’accélération de sa diffusion littéraire, nous le savons, eut lieu à l’époque romantique. Soumise au traitement des poètes et des écrivains, « la nostalgie s’ouvre dans un éventail de sentiments [...] se contamine avec toutes les formes d’une sensibilité qui connaît l’abandon à la rêverie et la blanche torpeur du spleen, elle devient en somme le rivage sensible, dentelé et irrésolu de la mémoire » (A. Prete). Une affection de l’ailleurs et du jadis La nostalgie est étymologiquement et littérairement évoquée comme une émotion du retour, de la remontée vers les origines. Kant — dans son Anthropologie du point de vue pragmatique (1798) — fut parmi les premiers à souligner que le désir nostalgique ne veut pas retourner à un lieu mais à un temps où il y a de la place pour la reconstruction d’un passé personnel. Le « mal du pays », la « douleur du retour » s’imposent comme le regret du pays perdu se combinant avec l’idée d’un retour possible vers ce pays et donc aussi d’un retour dans le temps. Associant patrie, retour, avenir, l’arc temporel se dialectise entre le passééden, la complainte du présent et le chant de l’avenir. La dimension spatiale s’enrichit d’une dimension temporelle : la nostalgie est donc une maladie de l’espace et du temps qui concerne le jadis et l’ailleurs. Il y aurait la nostalgie du temps, d’un temps révolu, irréversible, qui plus jamais ne sera celui qui a été vécu, et celle du lieu qui serait a priori un mal plus curable, une nostalgie plus guérissable dès lors que le retour est un horizon (V. Jankélévitch). On passe alors d’une pathologie objective (mal du pays - affection du corps) à une métaphore qui densifie et alourdit le présent du regret de ce qu’il n’est pas, ce qu’il n’est plus ou ce qu’il ne sera jamais. Ainsi trois dimensions temporelles alimentent-elles la nostalgie : le regret du passé, l’insatisfaction du présent, et le désespoir de l’avenir. La nostalgie se situe à la croisée entre passé et futur, entre regret du pays et du temps perdus et désespoir d’être dans un autre pays et un autre temps (P. Dandrey). C’est en cela et pour cela que la nostalgie est décentrement, spatial et temporel. Nostalgie, imagination et mémoire Dans la représentation nostalgique de la vie antérieure, la conscience imageante prend toute sa place et se projette vers le lieu et surtout le moment du passé pour se les présentifier dans une déformation rétrospective du présent disparu qui participe amplement de la souffrance nostalgique. L’imagination créatrice est fille de la mémoire ; aussi parler de la nostalgie est-ce parler de mémoire, de temps et de narration (C. Mirabelli). Nostalgie et exil, souffrance et bonheur Le travail de construction mémorielle fantasmée se heurte irrémédiablement et irrévocablement à la marque du temps : il y a une souffrance inconsolable de prendre conscience que le paradis, l’éden reconstruits par le souvenir recèlent en eux la promesse de leur évolution, de s’apercevoir que, comme tout a changé, le pays n’est pas aussi beau qu’on l’imaginait dans sa mémoire et que la tristesse de la perte était inutile. Au centre de la nostalgie point l’idée métaphysique que le retour ne préservera pas du fait que, même dans les lieux qui sont les lieux du passé et figés par la mémoire, le temps a continué d’exister. Le nostalgique est un étranger, un exilé, « [il] est en même temps ici et là-bas, ni ici ni là-bas, présent et absent, deux fois présent et deux fois absent » (V. Jankélévitch), distrait au monde, « envoûté par l’alibi du passé », dans une espèce d’ubiquité construite, absente et présente. Se pose donc la question de l’état du retour qui est une confrontation avec l’espace et l’écoulement du temps : comment retourner là-bas après avoir été ici ? Comment vivre ici après avoir été là-bas ? Si les exilés qui retournent dans leur pays souvent le perdent deux fois, pour certains — exilés politiques, particulièrement — l’exil est libérateur. Nostalgie héroïque/ les héros nostalgiques La tradition littéraire a consacré Ulysse comme le héros du no sto s et Y Odyssée comme « l’épopée fondatrice de la nostalgie » (M. Kundera). Chez Ulysse, se concentrent à la fois le regret d’Ithaque, l’insatisfaction de ne pas pouvoir y revenir et le désespoir de ne jamais y parvenir. Mais le retour n’est pas sans mal ; c’est pourquoi Jankélévitch considère que Ulysse a certes eu la nostalgie d’Ithaque mais aussi peut-être la nostalgie de la nostalgie une fois revenu à Ithaque, la nostalgie du voyage, de l’aventure, de « l’exploration passionnée de l’inconnu » (M. Kundera). Et Barbara Cassin, repérant «les deux faces » de la nostalgie, celle de l’« enracinement » et celle de « l’errance », reconnaît en Ulysse « l’aventurier, le nomade, citoyen du monde jusqu’en ses confins, chez lui partout et nulle part ». Que reste-t-il de la nostalgie une fois que l’on a retrouvé l’endroit dont on avait la nostalgie ? Par ailleurs, le mythe d’Orphée et celui d’Aristophane dans le Banquet renvoyant tous deux à la séparation, à la déchirure et à une souffrance ontologique (surtout pour le mythe d’Aristophane) ne seraient-ils pas par excellence le mythe de la nostalgie ? Axes de recherche Il importera tout d’abord de mieux cerner l’ontologie nostalgique qui ne trouve de réalité et d’existence linguistique qu’avec la construction néologique de Johannes Hofer (1688). Cette question philosophique — savoir si l’on peut dire qu’un sentiment existe dans sa nuance tant qu’il n’est pas nommé — permettra, d’une part, de préciser les proximités et les différences entre le nostos, et d’autres notions et d’autres sentiments auxquels il est associé. D’autre part, il sera opportun de s’attacher à préciser les liens thématiques et conceptuels qui associent la nostalgie à la mélancolie, à l’exil, à la déchirure et au décentrement, au voyage et à la migration. Enfin, il restera à prendre en considération les modalités de la rhétorique et de l’esthétique nostalgiques qui témoignent du passage de la pathologie objective à la métaphore de celle-ci.
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